Les cours du pétrole ont atteint un nouveau record historique mercredi, puis jeudi, sur le marché de New York. Le brut a dépassé en cours de séance les 100 dollars le baril, à 100,09 dollars. Analysant la situation, M. Nicolas Sarkis, directeur de la Revue «Le Pétrole et le Gaz arabes» paraissant à Paris, estime dans un entretien au Quotidien d'Oran que ce qui est nouveau, par rapport aux épisodes de 1973 et 1980, « c'est, surtout, une prise de conscience quasi générale du fait que le pétrole devient plus rare, au regard d'une demande qui augmente plus rapidement que prévu, et que le monde s'approche dangereusement de la date à laquelle la production pétrolière mondiale atteindra son pic avant de commencer à décliner ». « Cette date, ajoute-t-il, pourrait se situer entre 2010 et 2020 ou 2025 ».
Le Quotidien d'Oran: Pour la première fois depuis la création du New York Mercantile Exchange en 1983, le baril du pétrole, le light sweet crude, a dépassé jeudi le seuil symbolique et historique de 100 dollars. Peut-on connaître votre analyse de la situation ?
Nicolas Sarkis: Le quadruplement des prix du pétrole depuis 2003 s'est fait par paliers. Chaque poussée a été suivie d'un recul plus ou moins important avant une nouvelle avancée vers un palier plus élevé. Le niveau de 100 dollars le baril est un nouveau palier qui retient d'autant plus l'attention qu'il s'agit du chiffre emblématique 100 et d'un record historique pour la valeur nominale des prix du pétrole. Mais, en termes de valeur réelle et de pouvoir d'achat, compte tenu de l'inflation et des variations des parités monétaires, il faudrait passer à près de 110-115 dollars d'aujourd'hui pour retrouver le record historique en valeur réelle atteint au début des années 80.
Le Q.O.: Des observateurs s'attendent à ce que le prix de l'or noir reste à ces niveaux très élevés en 2008. Partagez-vous cet avis ?
Nicolas Sarkis: Pour l'avenir plus ou moins prévisible, il est certain que les prix du pétrole continueront à enregistrer une grande volatilité. Il est par ailleurs très probable qu'ils poursuivent leur spirale à la hausse. Mais il ne faut pas pour autant exclure une rechute à 80 dollars ou moins. Cela dépendra surtout de la demande, des taux de croissance économique et des facteurs géopolitiques.
Le Q.O.: On constate que la règle de base, qu'est celle de l'offre et de la demande, n'a plus le droit de cité sur un marché mondial devenu très volatile et où la spéculation tient le dessus. Peut-on expliquer la hausse du prix du pétrole par d'autres raisons, par exemple, d'ordre géopolitique ?
Nicolas Sarkis: L'équilibre offre/demande sera toujours, quoi qu'on en dise, un facteur essentiel de l'évolution des prix. Mais il est clair aussi que le développement phénoménal des marchés à terme et de la spéculation a un impact considérable sur le marché physique. Il ne faut toutefois pas oublier que ceux qui spéculent à la hausse ou à la baisse le font sur la base d'anticipations (vraies ou fausses) qui sont faites à partir notamment d'une analyse de l'évolution estimée de l'offre et de la demande.
Le Q.O.: S'achemine-t-on vers une crise aux allures de celle de 1973, même si le contexte reste différent par rapport à l'époque du premier choc pétrolier et du second, de 1980 ?
Nicolas Sarkis: Le marché pétrolier et les marchés énergétiques en général traversent une nouvelle phase de mutation radicale qui n'est pas comparable à ce qui s'est passé en 1973 ou en 1979/80. Ce qui est nouveau c'est, surtout, une prise de conscience quasi générale du fait que le pétrole devient plus rare, au regard d'une demande qui augmente plus rapidement que prévu, et que le monde s'approche dangereusement de la date à laquelle la production pétrolière mondiale atteindra son pic avant de commencer à décliner. Cette date pourrait se situer entre 2010 et 2020 ou 2025. Ce serait alors un « tsunami » redoutable pour les prix et pour les équilibres énergétiques, économiques et politiques mondiaux. Tout ceci explique la nécessité vitale d'avoir des prix du pétrole à un niveau stable et suffisamment élevé pour stimuler les investissements colossaux qui sont requis pour développer d'autres sources d'énergie et, de préférence évidemment, des énergies propres et renouvelables.
Le Q.O.: Comment voyez-vous la mission de l'OPEP présidée, pour l'année 2008, par le ministre algérien de l'Energie et des Mines, M. Chakib Khelil ?
Nicolas Sarkis: Les pays exportateurs de pétrole ont été jusqu'ici des victimes non seulement de fortes pressions, mais aussi d'une espèce de terrorisme intellectuel visant à les pousser à augmenter continuellement leur production pour maintenir les prix à des niveaux ridiculement bas. En ce faisant, les pays industrialisés poursuivent des objectifs contradictoires, à savoir, d'une part, obtenir tout le pétrole et tout le gaz naturel dont ils ont besoin et, d'autre part, maintenir le coût de leurs approvisionnements à un niveau très bas qui rend impossible le développement de capacités suffisantes de production. C'est exactement ce qui est arrivé depuis l'effondrement du marché en 1986 et c'est ce que l'on appelle «vouloir le beurre et l'argent du beurre». Pire encore, ces pays se plaignent à juste titre de la pollution et du réchauffement climatique provoqués essentiellement par les énergies fossiles alors qu'ils savent pertinemment que l'accroissement des prix du pétrole a comme conséquence une rationalisation de la consommation, une réduction des émissions à effet de serre et un passage progressif vers d'autres formes d'énergie.
Face à cette situation, c'est aux pays exportateurs de pétrole que revient la responsabilité de défendre leurs intérêts en régulant la production de manière à maximiser leurs recettes, à prolonger la vie de leurs gisements et à assurer les besoins des générations futures. Pays exportateurs, ils sont aussi des pays dont les besoins de consommation augmentent rapidement et qui risquent de devenir eux aussi, tôt ou tard, des pays importateurs d'énergie. Ils devraient alors payer pour l'énergie importée des prix bien plus élevés que ceux auxquels ils ont, pendant des décennies, vendu leur pétrole. A ceci s'ajoute évidemment pour eux la nécessité d'utiliser leurs revenus pétroliers pour développer leur agriculture et leur industrie et pour s'assurer d'autres sources de revenus moins éphémères que ceux du pétrole.
Le Q.O.: Le président en exercice de l'OPEP s'est engagé à approfondir le dialogue avec les pays consommateurs de pétrole, en vue de préserver les revenus des pays membres de l'OPEP et la sécurité des approvisionnements énergétiques des économies mondiales. Cette tâche sera-t-elle facile dans un marché où la spéculation semble avoir le dernier mot ?
Nicolas Sarkis: Toutes les mesures susceptibles de stopper le gaspillage d'une ressource naturelle épuisable et aussi précieuse que les hydrocarbures sont le meilleur service que les pays aujourd'hui exportateurs peuvent rendre à leurs peuples, ainsi qu'à ceux des pays consommateurs, industrialisés ou en voie de développement.
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